Yoga, d'Emmanuel Carrère
Yoga, le livre d'Emmanuel Carrère, a fait l'objet d'une couverture médiatique abondante en cette rentrée 2020. J'ai beaucoup aimé ce livre, alors j'y vais également de mon petit commentaire.
Un triptyque
Yoga n'est pas un livre sur le yoga. Enfin, en partie seulement. Il commence par un projet de livre sur le yoga entamé par Emmanuel Carrère. L'auteur prévoit, très gentiment et en bon pratiquant régulier qu'il est, d'écrire un vivre sur l'expiration... Inspire, expire, c'est la base du yoga.
Il rappelle également que le mot yoga signifie le joug, le fait d'atteler ensemble, sous un joug, deux chevaux ou deux buffles. Cela revient à créer l'unité là où il n'y a que pressions contradictoires et changement perpétuel. C'est une occupation à plein temps :
"Si on essaie de prêter attention à ce qu'on fait, d'en avoir ne serait-ce qu'un tout petit peu conscience, ce qui est l'objectif de toute l'affaire, on n'a pas le temps de s'ennuyer. Plus elle devient exigeante, plus on prend goût à la posture. On aime s'y établir chaque jour, la retrouver à heure fixe. On la tient de plus en plus longtemps. On sent quand elle commence à s'affaisser. On la corrige, alors, on l'affine, on devient plus conscient des équilibres qui la composent. Certains jour c'est un plaisir, d'autres c'est intenable. Rien ne marche. Tout le corps proteste, résiste à l'immobilité, ne perçoit plus un seul de ces équilibres ténus, subtils, qu'il était si plaisant d'observer. Ce qu'on pourrait faire de mieux, alors, ce serait de prêter attention à cette rébellion, à cette inappétence, à ce dégoût. Si on y prêtait attention, ils feraient partie de la méditation. Mais le plus souvent, quand on les ressent, au lieu d'y prêter attention on se dépêche d'y mettre fin. On se lève, on va regarder ses mails, ce n'est pas grave".
[Emmanuel Carrère, Yoga, POL, 2020, p. 58-59]
Ensuite, les deux autres parties du livre portent l'une sur une période de dépression grave - et d'hospitalisation - que traverse l'auteur, l'autre sur une sorte de "convalescence" en Grèce, au cours de laquelle l'écrivain retrouve le goût d'écrire, en dépit du décès de son éditeur et ami.
Une sagesse
Il se dégage de ce livre non seulement une émotion poignante, notamment lorsque l'auteur est dépressif à vouloir mourir, mais aussi une sagesse un peu ironique qui m'a beaucoup plu. On ne la trouve pas souvent dans les livres sur le yoga, qui promettent généralement des transformations de fond en comble et un épanouissement total. Or, comme le dit justement Emmanuel Carrère, les yogis ne sont pas forcément des personnes apaisées et heureuses de vivre (si elles l'étaient, elles ne seraient pas là ! D'ailleurs à un moment, p. 197, il envisage d'intituler son bouquin Yoga pour bipolaires, ce que j'ai trouvé très savoureux).
Les yogis ne sont pas non plus des personnes qui adhèrent à un système de croyances bien cohérent et s'astreignent jour après jour à des exercices. Il y a de multiples façons de pratiquer le yoga, et je me reconnais tout à fait dans ce qu'Emmanuel Carrière appelle "la montagne à vaches" :
"J'oscille, c'est mon caractère. Un jour je le crois, le lendemain pas. Je ne sais pas ce qui est vrai ni s'il y a une vérité. Et même si je chemine vers la montagne, je ne pense pas que j'en atteindrai le sommet. Jamais je ne serai un de ces alpinistes de l'esprit qu'on appelle un mystique, et ce n'est pas grave car entre les neiges éternelles et le fond de la vallée où je n'ai pas non plus envie de croupir il y a une voie du milieu. Il y a ce qu'on appelle, parfois avec dédain, la montagne à vaches. Je suis un méditant de montagne à vaches. J'aime pratiquer la marche, dans la montagne à vaches, comme une méditation, en essayant de tresser le pas, le souffle, les sensations, les perceptions et les pensées, et c'est cela qui me pousse aussi, chaque matin ou presque, à m'asseoir en tailleur sur un zafu. J'aime bien ça, tout simplement. A cette place, je me sens à ma place. Pendant cette demi-heure, je me sens bien et je sais par expérience que ce bien-être infusera dans la journée. Qu'il me rendra un peu plus présent, un peu plus attentif à ceux qui m'entourent."
[Emmanuel Carrère, Yoga, POL, 2020, p. 41-42]
Des raisons d'espérer
Et donc, ce qui aide Carrière, méditant de montagne à vaches et yogi dépressif, ce n'est pas seulement le yoga. C'est aussi la psychanalyse, la poésie, la musique, l'amour, les amis de toujours... et cela même lorsque son éditeur, P.O.L, un soutien important pour son travail et sa vie, meurt. Emmanuel Carrière lui laisse un témoignage d'amitié comme il nous laisse son livre, avec compassion. Et puis, on se sépare en espérant se revoir bientôt.
"C'est une coutume russe, quand quelqu'un part en voyage, de s'asseoir avec lui et de rester un moment silencieux, chacun de son côté priant pour que ce ne soit pas la dernière fois, pour que Dieu permette qu'on se revoie. Ensuite on se lève, on s'embrasse, on se quitte sans traîner. (...) J'aimerais m'inspirer de ce rituel pour prendre congé de ce livre et nous souhaiter bonne chance, à lui, à moi, à toi lecteur. La dernière page tournée, qui n'est pas loin, on pourrait s'asseoir une minute ensemble. Fermer les yeux, nous taire, rester un peu tranquilles. N'oubliez pas d'éteindre la lumière en sortant."
[Emmanuel Carrère, Yoga, POL, 2020, p. 378]
La compassion, c'est pour moi le sentiment le plus important et le plus vrai. Je sais que certaines critiques ont été dures à l'égard du livre, que son ex-femme a dénoncé le manque d'authenticité du récit. Peut-être. Et pourtant il s'en dégage une très grande sincérité. C'est comme le yoga : à la fois une chose et son contraire, comme vous pourrez le lire page 105-106.
Très belle lecture à vous.
Sat Nam, yogis et yoginis !

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